L’invention de l’ingénieur–designer (2/2)

L’invention de l’ingénieur–designer (2/2)

Alain CadixIngénierie et design sont les deux volets inséparables de la conception des objets (produits, services, machines, systèmes) dès lors qu’ils ont un usager, un utilisateur, un opérateur ou un consommateur. Pour L’Usine Nouvelle, Alain Cadix, ancien directeur de l’ENSCI-Les Ateliers, conseiller (technologie et design) au CEA / CEA Tech, membre de l’Académie des technologies, expose régulièrement sa vision du design, comme approche renouvelée de la conception, et montre son importance pour l’industrie française et sa compétitivité.

Nous avons vu dans la première partie de cette chronique que l’Institut Mines Télécom, dans son récent Portrait de l’ingénieur 2030, avait mis en exergue la figure nouvelle de l’ingénieur–designer. Il la prescrivait comme une révolution nécessaire au métier d’ingénieur dans l’ère nouvelle qui s’est ouverte.

IL FAUT QUE TOUT CHANGE POUR QUE RIEN NE CHANGE

L’ingénieur–designer, selon ma lecture de son portrait, est un ingénieur qui porte un regard critique sur le présent, qui se distancie des pratiques dominantes, qui se questionne sur son rôle et sa responsabilité dans la civilisation consumériste, qui essaye de donner du sens à ses créations, qui prend ses distances avec des cahiers des charges bridant la créativité, ou des spécifications entravant l’inventivité, qui se fait médiateur et intégrateur de compétences aussi diverses que diffuses à l’intérieur et à l’extérieur des organisations…

Hors la dimension esthétique et la capacité d’expression formelle, dont il n’est pas fait référence ici, ce portrait est bien celui d’un designer, avec, en plus, une solide culture technologique et des bases managériale et entrepreneuriale (elles sont au programme des écoles d’ingénieurs). Il a donc – presque – tout pour prendre l’ascendant sur les autres créateurs–concepteurs. « Si, comme d’aucuns le prétendent, le pouvoir glisse en cette ère de métamorphoses vers les designers, alors faisons nous designers ! », semblent dire entre les lignes les auteurs du portrait, en écho à la célèbre tirade duGuépard. Mais peut-être que, moins tacticiens qu’il n’y paraitrait, ils ont tout simplement pris conscience des limites du rationalisme dominant des écoles d’ingénieurs et intégré qu’il existe un champ de forces qui infléchit, voire contrecarre les forces scientifiques et technologiques qui en déterminaient les cursus.

CETTE RÉVOLUTION CULTURELLE EST-ELLE POSSIBLE ET SOUHAITABLE ?

Se faire designer pour un ingénieur n’est pas mince affaire… Rien ne l’y prépare. Nos grandes écoles sont aux antipodes de celles des designers, pour ce qui est de leurs fondamentaux, leurs modes de sélection, leurs choix pédagogiques, etc. Je ne suis pas sûr que quinze années suffisent à cette révolution culturelle. Mais, du reste, est-elle souhaitable ?

Les « tables » de la Commission du titre d’ingénieur (CTI) disent que « le métier de l’ingénieur consiste à poser, étudier et résoudre de manière performante et innovante des problèmes souvent complexes de création, de conception, de réalisation […], ayant pour objets des produits, des systèmes ou des services […] au sein d’une organisation compétitive ». Au cœur est donc la résolution de problèmes.

Depuis ses premières classes, l’ingénieur n’a pas été en situation d’inventer des problèmes nouveaux : on les lui a posés et il a été contraint de les résoudre dans un cadre prédéfini. Il a du reste été sélectionné sur ces bases. Cette démarche est très différente de celle du designer : « Vous me demandez de concevoir un pont. Très bien, mais il n’y a pas que la solution du pont pour traverser la rivière. Et, du reste, êtes-vous sûr de vouloir la traverser ? » Cette formule humoristique est employée à l’École nationale supérieure de création industrielle pour illustrer une posture de designer.

La démarche de l’ingénieur se déploie même aux antipodes de celle du designer quand, se projetant parfois avec fulgurance, il invente un concept nouveau de produit ou de service dont personne ne lui a passé commande, comme une étincelle créée par le rapprochement fortuit de deux antagonismes. Or il n’y a pas d’espace pour que jaillissent ces talents-là, ni en classe préparatoire, ni avant, et très rarement après. Seuls quelques ingénieurs, nés créateurs, parviennent à cela. Comme aussi des créateurs qui n’ont pas acquis les connaissances des ingénieurs…

La CTI ajoute : l’ingénieur « prend en compte les préoccupations de protection de l’homme, de la vie et de l’environnement, et plus généralement du bien-être collectif ». Cet ajout est déterminant en ce sens qu’il intègre des dimensions sociales et sociétales au métier d’ingénieur, à l’instar de celui de designer. La CTI ne va pas jusqu’au bien-être individuel, souci de designer. L’ingénieur–designer ne saurait ignorer la dimension individuelle, celle de l’usager de l’objet qu’il conçoit. Cela est bien pris en compte dans le portrait de l’ingénieur 2030, il va donc au-delà de celui de la CTI.

FAIRE TRAVAILLER ENSEMBLE INGÉNIEURS ET DESIGNERS

Ma conviction, au fond, est que le chemin est trop long et trop semé d’obstacles pour arriver à la généralisation de la figure de l’ingénieur–designer, du moins tel que j’envisage le designer. Et à vouloir poursuivre plusieurs objectifs en même temps, tellement éloignés, on risque de n’en atteindre aucun. Je crois que la meilleure formule est d’arriver à constituer systématiquement des équipes de designers et d’ingénieurs pour penser, créer, concevoir les objets de demain comme, par exemple, ont été créées des équipes d’architectes et d’ingénieurs pour relever des défis immobiliers. Avec ici des designers soucieux de contribuer à l’émergence d’un nouveau monde industriel et des ingénieurs préparés à la conception innovante et dotés d’empathie.

Bien entendu, si se détournant en larges cohortes de l’innovation industrielle, les designers venaient à manquer dans l’univers des technologies nouvelles, alors les écoles d’ingénieurs et les facultés des sciences et des techniques auraient une carte à jouer. Nous y reviendrons dans une prochaine chronique.

Alain Cadix, ancien directeur de l’ENSCI-Les Ateliers, conseiller technologie et design au CEA / CEA Tech, membre de l’Académie des technologies

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